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 « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew

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Alice Butler
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MessageSujet: « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew   Mer 20 Juin - 0:55

&


Ce matin-là, Alice s’éveilla tôt, réveillée par l’immensité de son lit trop froid, trop vide pour une seule personne. C’était la deuxième nuit de suite qu’elle passait sans son époux à ses côtés, mais elle n’avait pas perdu le réflexe de tourner la tête vers l’oreiller où il reposait habituellement. Hélas, elle ne rencontra que la blancheur immaculée des draps qu’elle était seule à occuper. Elle se redressa et s’assit sur le bord du lit, puis sonna la petite cloche posée sur sa table de chevet. Elle entendit les pas vifs de sa jeune domestique arriver quelques secondes plus tard. Celle-ci entra, la mine ravie, comme presque tous les jours. Elle esquissa une révérence et salua d’une voix joyeuse la belle Comtesse qui se levait, aussi fraîche et pure que si elle sortait du bain. Rien ne semblait pouvoir altérer la beauté de la jeune femme.

« Madame a bien dormi ? Il fait très bon aujourd’hui, le soleil est déjà haut dans le ciel. Il serait sans nul doute agréable de se promener dans les jardins, vous ne pensez-pas ? »

Anna bavardait tout en s’affairant à remplir la baignoire d’Alice, et récupérant son petit-déjeuner aux cuisines. Lui souriant gentiment sans toutefois lui répondre, la Comtesse l’écoutait d’une oreille distraite. Elle s’était dirigée vers la fenêtre, scrutant l’horizon, espérant vainement apercevoir la silhouette qui lui manquait.
La petite voix fluette de la domestique retentit derrière elle, l’amenant à se retourner.

« Madame pense à Monsieur le Comte, n’est-ce pas ? J’espère aussi qu’il va bientôt rentrer, je n’aime pas vous voir si peu gaie. »

D’autres auraient déjà renvoyé Anna pour son insolence et sa curiosité, mais Alice n’était pas dérangée par ce trait de caractère. Elle savait sa domestique fidèle, et elle savait qu’elle pouvait se confier à elle. Malgré les apparences, elle était dotée d’un esprit agile et aiguisé, faisant ainsi pour Alice une compagnie parfaite. Celle-ci haussa les épaules, balayant la question d’un sourire indifférent. Elle n’aimait pas trop parler de ses chagrins, par peur de déranger, ou de culpabiliser. Mais le regard insistant et pétillant d’Anna la fit céder.

« Il ne m’a pas prévenue. »

Rien que ces simples mots, prononcés d’une voix distante mais pourtant tellement pleine de sous-entendus. C’était ce qui l’attristait le plus ; il était parti, s’était volatilisé, sans prendre la peine de venir la voir pour le lui dire. Elle avait eu besoin de lui, il n’avait pas été là. Elle ne savait pas non plus quand il rentrerait. Elle essayait toutefois de se convaincre qu’il avait besoin de se divertir en ce moment, peut-être n’était-elle pas de bonne compagnie.. Refoulant ses sombres pensées, elle entra dans son bain, se délassant dans l’eau chaude. Puis eut lieu le rituel matinal, elle mangea, s’habilla d’une grande robe bouffante aux éclats dorés, rehaussant la clarté de son visage, puis entreprit de se coiffer, avec l’aide d’Anna qui continuait de monologuer. Au milieu de la matinée, une autre domestique entra dans les appartements :

« Madame.. Votre époux Monsieur le Comte est revenu de la chasse. »

Ce fut avec un empressement non feint qu’Alice se leva, abandonnant sa longue chevelure blonde qui resterait détachée pour le moment. Il devait se trouver dans le salon situé à quelques mètres de sa chambre. Elle ne l’avait pas entendu entrer. Son cœur s’agita tandis que ses mains fébriles trouvaient la poignée du salon et la tournaient.
Elle entra de sa démarche fluide et discrète, sans bruits, distinguant au fond de la pièce la silhouette d’Andrew. Elle s’approcha de quelques pas, avant de prendre la parole de sa voix claire.

« Votre absence m’a pesé. »

Elle savait quelle serait la réponse, elle savait qu’il ne répondrait jamais « la vôtre aussi », mais toutefois elle le lui disait, et le lui répéterait si nécessaire. Elle acheva de parcourir la distance qui les séparait, et posa ses mains sur sa veste pour l’en débarrasser.

« J’ose espérer que vous vous êtes diverti, durant ces trois jours. »

Alice savait qu’elle n’aborderait pas immédiatement le sujet de la fausse couche. Elle était trop bien éduquée, trop polie pour commencer une seule phrase par « moi je ». Aussi lui adressa-t-elle un sourire bienveillant, l’incitant à lui conter son escapade de trois jours s’il le souhaitait. Elle ne posa pas de questions, comme à son habitude, et garda sous silence sa peine de n’avoir point été prévenue. Il s’en moquait, de toute manière, et puis, il avait probablement ses raisons. Alice savait qu’Andrew n’était parfois qu’un enfant qui rêvait de contourner les interdits, et comme tous les enfants, il rêvait de s’évader, comme il venait de le faire. C’était du moins ce qu’elle s’était accoutumée à penser.

Sa main douce vint effleurer la joue de son époux d'un geste tendre, ses yeux clairs le dévisageant dans une sérénité qui leur était propre, transmettant tout l'amour qu'elle lui portait.
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Andrew Boleyn

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MessageSujet: Re: « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew   Jeu 21 Juin - 14:03

La chasse. N’est-ce pas là une activité purement barbare ? Qui prendrait plaisir (je vous le demande) à pourchasser un pauvre lièvre ahuri, qu’une bande de jeunes chiens remuants aurait sorti de son terrier à une heure parfaitement indécente ? En vérité, le Comte de Sackville n’appréciait pas cela outre mesure, mais il avait remarqué depuis fort longtemps déjà que le simple fait de monter à cheval mettait en valeur son corps élancé et lui conférait un charme passablement sulfureux. Ce qu’il y a de bien, avec la chasse, c’est tout ce qu’il y a avant et après l’effort. Avant, il s’agit de porter le longues bottes bien cirées qui soulignent la longueur nonchalante des jambes, de chevaucher le plus puissant animal qui soit, et de faire frémir d’envie les demoiselles qui vous accompagnent. Et elles aussi sont fort belles. Celles qui montent seules, en amazone, ont un charme tout particulier aux yeux du Comte. Vous comprendrez sans doute que le monsieur n’aime pas regarder les dames qui sont obligées de chevaucher sur la même monture qu’un autre monsieur. S’il le faisait, le monsieur lui lancerait alors des regards de travers légèrement courroucés pour lui faire comprendre que la dame qui l’accompagne est une chasse gardée. Et cela lui ôterait invariablement tout plaisir. S’il s’obstinait, en effet, le monsieur finirait par le provoquer en duel, et ce pauvre imbécile perdrait à coup sûr (car le Comte de Sackville est particulièrement doué pour désarmer les idiots qui se battent par amour et par orgueil), et alors, les belles bottes toutes neuves d’Andrew seraient maculées de sang, et là, croyez-moi, il y a de quoi être d’extrêmement mauvaise humeur ! Pour toutes ces raisons, mieux valait s’intéresser aux femmes seules. Pendant la chasse, il s’agissait de discuter gaiement avec elles, de flatter discrètement leur beauté, mais point trop discrètement non plus : le moment où elles rougissent parce qu’elles sentent que le seuil des convenances risque d’être franchi est particulièrement intéressant. Quant au gibier, il fallait faire mine de le chercher ardemment. C’est toujours bien vu d’aimer la chasse. C’est distingué, comme disent certains. Et puis, quand on aura laissé à un autre homme le soin d’abattre la bête, et que cet homme sera tout boursoufflé d’orgueil, il faudra se montrer beau joueur, lever les bras au ciel en souriant. « Mesdames, plaignez-moi beaucoup, pauvre infortuné trop sentimental : j’ai honte de l’avouer mais il m’est impossible d’ôter la vie à qui que ce soit ». Et les dames voient alors chez le pauvre infortuné une part de noblesse d’âme et de sensibilité particulièrement touchante chez un homme qui, malgré ses dires, n’a rien d’un lâche et tout d’un grand monsieur. Ainsi, tandis que le premier monsieur passera la soirée entouré des autres chasseurs à consommer le fruit de leur traque acharnée, le Comte de Sackville passera la nuit entière avec une ou deux demoiselles qui croiraient ainsi (douces innocentes !) avoir réussi à « percer à jour ce mystérieux Comte ».

Pour vous dire la vérité, il n’y a absolument rien, derrière tout cela. Rien de plus profond. Comme c’est décevant ! Le Comte n’était qu’un ramassis sans scrupule de fausse honnêteté, qu’une accumulation méthodique d’instants de plaisirs qui n’avaient d’autre but qu’eux-mêmes. Certains pensent que la recherche du plaisir revient à croquer dans un fruit maudit. D’autres croient qu’en faisant plaisir aux autres, en étant bon avec eux, on atteint une certaine forme de complétude morale qui porte très pompeusement le nom de « bonheur ». Le Comte riait au nez des uns et des autres, affirmant que le plaisir est une doctrine, une religion, un mode de survie. Les dames ne le perçaient jamais à jour car il n’y avait rien à trouver, au plus profond de lui. Et le simple fait de les voir essayer lui donnait la migraine. Celle qui essayait de toutes ses maigres forces de trouver en lui quelque chose de pur et d’essentiel, c’était Alice. Alice, plus que toute autre, avait la capacité de voir au fond du cœur et de trouver des qualités merveilleuses aux pires goujats. On lui présenterait un assassin qu’elle trouverait tout de même en lui quelque chose de bon et de saint. Souvent, Andrew se demandait quel parfait imbécile avait choisi d’enchaîner le sort de cette femme sublime à un ingrat tel que lui. Il en était fâché. Mécontent. Parfois, il songeait que ce serait faire un cadeau à la jeune femme que de l’étrangler de ses propres mains. Si elle mourait, elle serait libérée. Le divorce était inconcevable. Elle était issue d’une famille très honorable. Elle était un ange de pureté et un modèle de bonne éducation. Elle préférerait probablement être morte plutôt que déshonorée par un divorce. Alors, il la traînait désespérément derrière lui, en priant pour qu’à force de tirer et de chiffonner les liens du mariage qui les unissaient, à force de les fouler au pied, de les salir de son mieux… il espérait qu’ils se rompraient d’eux-mêmes, comme par enchantement.

C’est de fort belle humeur que le Comte de Sackville traversait les couloirs de Whitehall, ce matin-là, comme il revenait de ses trois jours de chasse. La chasse avait été bonne, songeait-il en enfouissant dans sa sacoche deux mouchoirs imprégnés de parfums capiteux qui étaient brodés de belles initiales en italique. Il se dirigea vers ses appartements d’un pas de félin, et entra gaiement, certain que son épouse serait auprès de la Reine Catherine qu’elle se devait de servir presque tous les jours de la semaine et à chaque heures du jour. Un domestique vint lui souhaiter un bon retour chez lui, et Andrew lui demanda en retour de lui faire préparer quelque chose à manger, car il avait grand faim. C’est alors que la porte du cabinet privé s’ouvrit, et, à sa grande surprise, Andrew en vit sortir Alice. Il s’étonna intérieurement de la trouver ici, et se demanda si la Reine Catherine avait pour habitude de donner des jours de congé à ses Dames, mais il ne tint pas à poser de question (ce n’était pas comme s’il s’intéressait réellement à l’emploi du temps de son épouse). La jeune dame s’approcha de lui en disant quelque chose de fort aimable, à laquelle il ne répondit pour sa part que par un haussement d’épaule assez impoli. Il ne voulait pas lui répondre : « Vous m’avez manqué également », car il aurait l’impression de lui mentir. Il pouvait mentir à bien des femmes, mais à elle, sûrement pas. Elle le verrait tout de suite, s’il mentait. Et son doux regard se poserait sur lui avec un mélange de dépit et de compassion qui faisait tout bonnement horreur à Andrew.

Mais elle s’approcha encore, et tâcha de le débarrasser de sa veste. Le cœur d’Andrew se serra. Le simple contact de ses petites mains blanches et douces lui donnait envie de hurler. Elle était toujours si gentille, si parfaite. Et sa perfection ne manquait jamais de lui rappeler combien ses propres défauts étaient nombreux et discourtois. Mais le comble fut encore lorsqu’elle se força à prendre un ton enjoué pour lui demander si, au moins, il s’était bien amusé au cours des derniers jours. Le jeune homme sentit monter en lui une émotion qu’il ne ressentait que très rarement, mais c’était toujours Alice qui la faisait naître en lui : la colère. Et avec elle, l’envie de frapper dans quelque chose. Il se dégagea d’un mouvement brusque et fit face à son épouse. Il la toisa un instant. Depuis qu’elle avait fait son apparition, il l’avait vue du coin de l’œil, mais ne l’avait pas vraiment regardée. Et comme à chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, il eut un choc. D’abord, elle était d’une beauté à couper le souffle. Il n’avait jamais vu pareille beauté ailleurs que chez son épouse ; aucune femme ne pouvait prétendre arriver à la cheville de la Comtesse de Sackville. Tout homme normal devrait s’enorgueillir de cette simple constatation. Mais Andrew en était offensé. Il se sentait toujours plus misérable à chaque fois qu’il la regardait. Une telle femme devrait être l’épouse d’un roi, d’un empereur, et pas d’un Comte hédoniste et mesquin de son espèce. Par ailleurs, elle avait un tel air de bonté et de douceur, qui illuminait son visage avec tant de délicatesse que le jeune homme en était à chaque fois abasourdi. Cependant, aujourd’hui, il y avait autre chose. Quelque chose de spécial qui semblait fragiliser la demoiselle. Andrew ne pouvait deviner de quoi il s’agissait, mais il connaissait suffisamment sa femme pour remarquer lorsqu’elle n’était pas tout à fait dans son état normal. Il y avait tout au fond de ses prunelles limpides une légère teinte de mélancolie, ou peut-être même de crainte, ou peut-être bien de regret… que diable avait-elle donc fait pour qu’une lueur aussi étrange éclaire le fond de son regard ? Que lui cachait-elle ? Comme il pressentit que sa timide compagne allait détourner la tête pour échapper au regard insistant de son époux, il prévint son geste en lui tenant le menton levé vers lui, de sorte à ce qu’elle continue coûte que coûte de le regarder. Il prit un air sévère et dur, pour ne pas montrer qu’il était un peu inquiet.
« Inutile de jouer à cela avec moi, Alice, dit-il de sa voix grave, légèrement plus basse que d’habitude. Ne faites pas cela. C’est insupportable de vous voir sourire comme si de rien était. Ne me faites pas croire que vous supportez cette situation. Elle vous fait horreur autant qu’à moi. Il se tut une minute au cours de laquelle il parcourut d’un regard attentif le visage de sa compagne. Vous êtes trop pâle. Qu’avez-vous ? Je ne puis croire que vous vous êtes morfondue à ce point en mon absence. Je vous sais loyale mais je doute que vous soyez sotte. Il n’y a qu’une sotte pour se rendre malade à cause d’un époux. Que cache donc ce sourire de façade ? Allons, répondez ! »

Il eut peur un moment que l’inquiétude ne l’ait rendu brusque dans ses propos. Il se sentait toujours comme le plus grand des incapables, en présence d’Alice. Il ne savait pas comment communiquer avec elle sans la menacer ou se mettre à gronder. En temps normal, il se moquait bien d’effrayer sa jeune épouse. Mais aujourd’hui, l’air un peu vague et lointain qu’elle essayait de dissimuler derrière un masque de bonne humeur ne laissait rien présager qui vaille. Il craignait, au fond, que quelqu’un ne lui ait fait du mal en son absence, ou peut-être qu’elle ait fait une chute de cheval qui l’aurait rendue malade. Convaincu d’être le pire des idiots, il relâcha le menton d’Alice et se détourna. Il regarda sa veste, qu’Alice tenait toujours entre ses petites mains. Il songea qu’il aurait voulu tenir l’une de ces mains au creux des siennes. Il aurait aimé parvenir à avoir un geste délicat envers elle. Mais il n’y arrivait que rarement. Il finit par soupirer et lui prit sa veste des mains pour la ranger lui-même.
« Faut-il donc être vous, pour espérer se faire entendre des domestiques ici présents, ou dois-je me traîner par terre en criant famine pour que l’on daigne m’apporter à manger ? », demanda-t-il d’un ton légèrement ironique à l’intention de son épouse, espérant vainement que le fait de passer à table détendrait l’atmosphère.
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Alice Butler
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MessageSujet: Re: « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew   Jeu 21 Juin - 15:26

Mentir ? Alice ne connaissait pas ce mot. Elle dont les joues s’empourpraient à chaque fois qu’elle tentait de dissimuler quelque chose, elle qui ne pouvait que dire la vérité par simple amour pour celle-ci. La seule idée de mentir ne lui avait jamais effleuré l’esprit. De toute façon, elle n’aurait pas pu, encore moins à Andrew. Encore aurait-elle essayé qu’il l’aurait vu, à sa manière de baisser le regard. Son visage de porcelaine n’avait de cesse de dénoncer ses émotions. Il suffisait de regarder ses prunelles pour savoir ce qu’elle ressentait. Et qui mieux que son époux pouvait le savoir ?
Elle n’eut pas le temps de se détourner de lui que déjà il la contraignait à soutenir son regard d’émeraude. Ça ne l’aurait pas dérangée si elle ne voulait pas masquer sa peine. Ses iris claires l’avaient déjà trahie, et elle se tint la tête relevée vers Andrew.

Elle ne cilla pas, contemplant avec un calme certain le visage crispé du Comte de Sackville. Elle devinait bien la colère qui le traversait, elle n’avait qu’à suivre la brutalité de ses gestes, la dureté de ses mots. Il était sans cesse en colère lorsqu’elle était près de lui. Que faisait-elle pour le mettre dans de tels états ? Il avait peut-être espéré qu’elle ne l’accueille autrement, il avait peut-être même espéré qu’elle ne l’accueille pas du tout. Ses disparitions de plusieurs devenaient plus fréquentes, et bien qu’elle connaisse la réputation sulfureuse de son mari, la seule question qui subsistait dans l’esprit malmené de la jeune femme était : qu’ont-elles que je n’ai pas ? Elle cherchait à s’améliorer chaque jour, devenant de plus en plus parfaite, sans se rendre compte que ce n’était autre que cette perfection qui hantait Andrew.

Elle tressaillit en entendant ses paroles, et retint un geste instinctif de ses mains vers son ventre. Elle ne voulait pas qu’il sache, pas maintenant. Elle ne savait pas quelle serait sa réaction. S’il s’énervait..
Elle se mordit les lèvres, inconsciemment, avant d’étirer ses lèvres en un sourire qui n’avait plus rien de gai. C’était un de ces sourires qu’on voit rarrement sur le visage d’Alice, un de ces sourires où se mélangent toute la tristesse du monde avec un désespoir sans fin. Elle aurait tellement aimé pouvoir lui mentir, rien qu’une fois, lui dire ne serait-ce qu’un « non, il n’y a rien » ou « j’ai simplement été malade ces jours-ci ». Mais elle ne voulait pas, pire, elle ne pouvait pas. Elle répondit d’une voix fluette.

« Je.. Je ne suis pas sotte, je vous aime voilà tout. »

Pour toute réponse, il lui arracha sa veste des mains, et elle resta plantée là, à le regarder. Oh, comme elle aurait aimé se réfugier dans ses bras, se presser contre lui pour pleurer sur son épaule, pleurer cet enfant qu’elle a perdu, comme elle aurait aimé qu’il lui caresse les cheveux pour la réconforter, ne serait-ce qu’une seule fois. Mais Alice n’était pas du genre à se plaindre, ni à se morfondre, malgré son apparence de poupée de porcelaine fragile, elle savait conserver ses larmes et rester digne quand il le fallait. Les paroles d’Andrew la firent enfin réagir, et elle sortit de sa rêverie douloureuse.

« Oh, pardonnez-moi, je n’ai pas pensé que vous auriez faim. Je vais demander qu’on nous apporte des plats. »

Elle se détourna bien vite en rougissant, stupide qu’elle faisait, n’ayant même pas pensé à commander un repas aux cuisines. Elle quitta la pièce, ses boucles blondes voletant autour d’elle, et interpella sa domestique pour qu’elle serve le déjeuner. Même si elle savait qu’elle ne toucherait pas à son assiette, elle mangerait en compagnie de son époux, pour le simple plaisir de le voir, à ses côtés. Une fois que les domestiques eurent mis le couvert, elle demanda à ce qu’ils aillent chercher Andrew. Elle n’avait pas le courage de retourner seule avec lui, de peur qu’il ne l’interroge de nouveau.
Lorsqu’il arriva dans la salle à manger, elle était déjà installée, droite et gracieuse sur sa chaise, l’attendant patiemment. Elle avait retrouvé tout son aplomb, et elle comptait bien ne pas aborder le sujet de son chagrin. Avec un enthousiasme un peu surjoué, elle entreprit une discussion qui se voulait la plus anodine du monde.

« Anna a eu une très bonne idée aujourd’hui : elle a proposé une promenade dans les jardins, au vu du beau soleil qui règne en cette journée. Que diriez-vous de m’y accompagner ? Nous pourrions ainsi profiter de la chaleur et nous dégourdir les jambes. »
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Andrew Boleyn

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MessageSujet: Re: « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew   Lun 16 Juil - 12:40

« Hoc exponit ! », lança-t-il d’un ton tragique avec le vague latin qu’il maîtrisait en levant les yeux au ciel. Ce fut la seule réponse que reçut Alice lorsqu’elle lui dit qu’elle l’aimait et qu’elle n’était point sotte. Ceci explique cela, d’après le Comte de Sackville. La jeune femme se sauva bien vite, sautant sur l’occasion d’échapper au regard inquisiteur de son époux et déclarant qu’elle allait lui faire préparer à manger. Andrew retint un soupire d’agacement et commença à faire les cent pas dans la pièce, tandis qu’Alice sonnait sa domestique. Voir aller et venir la jeune femme le fatiguait. La regarder virevolter l’ennuyait. Il se demandait ce que lui cachait ce visage finement ciselé, comme sculpté par une déesse. L’éternel sourire rassurant l’Alice le troublait et l’irritait en même temps. Parfois, il se sentait comme un enfant, à côté d’elle. Le plus insupportable était lors des prières. Il lui semblait qu’il avait cinq ans et qu’il regardait une icône sainte, au pied de laquelle il lui fallait s’agenouiller. Elle arborait un air si serein, une expression d’adoration si pieuse que l’on ne pouvait que succomber à une sorte de folie religieuse, en la regardant. Et en même temps, c’était sa mère qu’Andrew voyait à travers elle, lors de ces moments de recueillement. Il ressentait la même frustration furieuse qu’à l’âge tendre, quand il ne rêvait que d’aller jouer dans les prairies mais qu’il devait rester des heures à genoux, les mains jointes et le front lourd. Alice l’oppressait sans en avoir conscience. Sa divine perfection l’écrasait, son aura lumineuse l’éblouissait. Et alors, il désirait tout autant l’embrasser que la salir, et ces sentiments le dégoûtaient au plus profond de lui.

Ils se mirent à table. Andrew mangea pour ne pas avoir à parler. En même temps, il cherchait un sujet de conversation. Avec n’importe quelle autre femme, les mots lui venaient spontanément. Il regardait Alice à la dérobée. Il voyait ses belles boucles blondes, soyeuses, qui encadraient son visage avec fraîcheur et volupté. En parlant de ce visage, il n’y en avait pas de plus ravissant. Ses pommettes étaient hautes et d’une légère couleur de pêche (sans doute en avaient-elles même le parfum), et ses sourcils effacés et leur tracé délicat ne faisait que surligner l’expression de ses belles iris bleutées. Il y avait en elle quelque chose de simple et de limpide qui invitait à la confession. Rien d’étonnant à ce qu’Alice ait été choisie comme dame d’honneur de la Reine. Elle était quelqu’un de fiable et de serviable, à qui l’on faisait instinctivement confiance. Et puis, elle était un véritable joyau que n’importe quelle souveraine aimerait poser dans l’écrin royal. Si toutes les dames d’honneur avaient sa grâce et son éducation, le Roi serait sans doute malheureux mais la Reine pourrait redoubler de dignité.

Mais Andrew fut tiré de ses considérations intérieures par la voix d’Alice qui lui proposait une promenade. Cette voix, qui lui faisait le même effet que le premier rayon de soleil au printemps, fit vibrer quelque chose en lui. Il se redressa et regarda autour d’eux. Il repoussa délicatement sa chaise vers l’arrière et se leva. D’une voix douce mais d’un ton qui ne laissait place à aucune discussion, il s’adressa à la cantonade aux quatre ou cinq domestiques présents dans la salle :
« La Comtesse et moi vous remercions de vos services et vous donnons congé pour cet après-midi. »
Les domestiques quittèrent alors la pièce sans bruit. Chose faite, Andrew se rassit et se remit à manger en silence. Au bout d’une ou deux minutes qu’il avait passées à réfléchir, il leva le regard vers son épouse.
« Ma chère, commença-t-il d’un ton plus aimable que de coutume, je viens de passer trois jours au dehors et je n’ai pour le moment nulle envie d’arpenter les jardins royaux, que ce soit en votre compagnie ou en celle de qui que ce soit d’autre. Ce que j’aimerais, en revanche, c’est que vous me parliez comme il vous arrive de le faire de temps à autres. Je veux dire avec sincérité et sans réserve. Je sais bien que je vous en empêche la plupart du temps en me comportant comme un rustre. Mais il me plait parfois d’être mal élevé. Cependant, je vois sans difficulté que quelque chose vous cause du chagrin. Je voudrais savoir de quoi il s’agit. »
Il se leva et alla se laver les mains dans une vasque remplie d’eau et de pétales de fleurs, puis il fit le tour de la table pour s’approcher d’Alice. Il resta près d’elle un instant, comme indécis, puis il finit par poser précautionneusement une main sur la joue de la jeune femme, qu’il caressa gentiment.
« Allons, douce enfant, je vous prie de parler. Ne doutez point un instant que si quelqu’un vous a causé du tort… (ses traits se durcirent à cette pensée) Je prendrai toujours votre défense, madame, quoiqu’il puisse vous arriver. »
Sa voix était retombée dans une inflexion plus grave, sur les derniers mots, comme s’il se faisait à lui-même cette promesse. Il ne pouvait croire que quelqu’un, pendant son absence, ait souhaité faire du mal à Alice (tout le monde aimait Alice, à la Cour), mais le fait que la jeune femme veuille obstinément lui cacher quelque chose lui faisait craindre le pire.

Il tira une chaise auprès de lui et s’assit plus près d’Alice. Et puis il se mit à réfléchir. Il est certain qu’une dame d’honneur attire la jalousie et la convoitise. Mais Alice était si gentille, si prête à aider n’importe qui, à plaider sa cause… Qui pourrait lui en vouloir pour quoique ce soit ? Partout où il allait, on lui demandait des nouvelles de sa femme et on louait sa beauté et son altruisme. On lui souhaitait le meilleur. On lui souhaitait que ses espoirs se réalisent. Tous ses espoirs. Et ce qu’Alice souhaitait le plus, c’était de fonder une famille unie et en bonne santé. Cela, Andrew le savait, comme il savait que son comportement devait terriblement décevoir sa femme et la désespérer. Cela la désespérait sans doute de n’avoir point encore d’enfant. Elle devait probablement en être plus triste qu’Andrew en était chagriné. Cette pensée en amena une autre dans l’esprit soucieux du jeune homme. Il leva un regard interrogateur et un peu choqué sur Alice. Oui. Il n’y avait pas vraiment prêté attention mais quelques jours avant son départ, Alice avait montré des signes de fatigue. Il avait entendu sa domestique dire qu’elle avait mal dormi et qu’elle avait la nausée par moments. Il ne s’en était pas inquiété car d’ordinaire il ne se souciait pas des « choses des femmes » de cet ordre. Mais à présent cela faisait sens. Et Alice ne semblait pas heureuse comme elle aurait du l’être. Elle semblait mélancolique et désappointée. Et Andrew ne devinait qu’une infime partie de la grande tristesse et de la déception qui devait envahir sa compagne. Il inclina légèrement la tête de côté.
« Se pourrait-il que… vous…? »
Il ne savait pas comment le demander et il ne savait pas s’il serait capable d’apporter une once de consolation à son épouse s’il avait deviné juste. Et puis, quelque chose se creusait tout à coup en lui, et il lui semblait que, suspendu aux lèvres d’Alice, il n’attendait plus que ses paroles pour voir s’ouvrir un gouffre…

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MessageSujet: Re: « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew   Dim 2 Sep - 1:04

Alice n’avait pratiquement jamais été malheureuse. Ou du moins, elle n’y avait jamais réellement songé. Elle passait son temps à se préoccuper de ses proches, de son entourage, et de n’importe quelle personne qui l’effleure du regard. Depuis sa plus tendre enfance, elle n’avait cessé de donner, sans compter, sans rechigner, offrant son aide au plus triste inconnu. C’est pour sa discrétion et sa loyauté qu’elle fut choisie Dame d’Honneur de la Reine. Jamais une femme n’avait été de meilleur conseil qu’Alice, jamais personne ne fut plus dévouée qu’elle. Oui, très facilement, on pouvait penser qu’Alice était une femme sans défaut. Aimée de tous, élevée au rang de Comtesse, charmante et reconnue, tout semblait briller à ce bout de femme blonde. Pas une seule fois elle n’avait pensé à son propre bonheur, puisque de toute évidence, rien ne lui manquait. Rien, sauf une seule chose.
Depuis l’âge où les fillettes apprennent les bonnes manières, la douce Alice n’avait qu’une seule vision de l’avenir. Dans son esprit, elle ne serait comblée que par la fondation d’une famille. Il n’y avait jamais rien eu de plus merveilleux à ces yeux qu’une vie de famille tranquille, sans histoires et sans obstacles. De nature effacée, elle se retirait souvent dans sa chambre pour rêvasser et fouiller son imaginaire afin de construire la famille idéale. Allongée sur son lit, à l’aube de ses 15 ans, elle entendait déjà les cris de joie de ses enfants courant dans la maison en jouant à chat, elle se voyait déjà leur servant de bons petits plats en discutant avec son mari doux et aimant, et elle caressait en rêve les longs cheveux blonds de sa propre fille qui aurait les mêmes yeux que son père. C’était le seul rêve qu’elle avait jamais eu.
Lorsqu’elle rencontra Andrew, son cœur se gonfla d’espoir. C’était avec lui qu’elle bâtirait sa vie, c’était certain. Il ne pouvait y en avoir un autre. Mais plongée dans son idylle, elle ne s’imaginait pas qu’elle rencontrerait une barrière sur son chemin. Alors que le médecin royal lui annonçait qu’elle venait de perdre un enfant sans même savoir qu’elle le portait, elle entendit son cœur émettre un bruit de verre cassé. Son rêve d’enfance, l’unique, le seul, s’effondra comme un château de cartes. Et maintenant.. Elle leva les yeux sur Andrew. Et maintenant, elle allait devoir le lui dire.

Elle fut tirée de ses pensées par la voix anormalement douce de son époux. Elle n’était plus habituée à ce qu’il prenne un ton aimable en sa présence, et elle plissa légèrement les yeux lorsqu’il congédia le personnel. Elle accorda un sourire à l’une des domestiques qui s’en allait, ne comprenant pas ce qu’Andrew faisait. Néanmoins, elle ne protesta pas. Elle ne contestait jamais ce qu’il ordonnait. Elle l’observa se lever , l’écoutant attentivement tandis qu’il s’approchait d’elle. Elle leva son visage pâle sur lui, et son cœur se serra alors qu’il posait sa main sur sa joue. C’était dans ces moments qu’elle se souvenait pourquoi elle l’avait épousé. Le Comte de Sackville n’était pas seulement un rustre à qui il plaisait d’aller courir les rues et parfois même se réfugier dans les bras d’autres femmes, il était tout simplement l’homme qu’elle aimait le plus au monde. Il connaissait tout d’elle, il connaissait la signification de chacun de ses gestes, la moindre de ses pensées, le tourment de ses émotions. Et plus merveilleux encore, il l’aimait. Oh, il se gardait bien de le montrer. Mais elle lisait dans ses yeux comme dans un livre ouvert, et elle pouvait clairement y lire tout l’amour qu’il lui portait. Elle lui sourit d’un air infiniment calme.

« Ne vous inquiétez point, monsieur, personne ne m’a fait le moindre mal, et il est inutile de penser d’ores et déjà à me venger, puisque je ne porte aucune blessure. »

Elle effleura de ses doigts fins les traits crispés de son époux. Et en le voyant ainsi réfléchir, elle savait qu’elle ne craignait plus sa réaction. Même s’il se mettait en colère, même s’il rejetait la faute sur elle, ça ne serait que son propre moyen de partager sa tristesse. Aussitôt qu’elle sentit le chagrin qu’elle traînait depuis plusieurs jours affluer de nouveau, les larmes vinrent une nouvelle fois perler à ses yeux. Et lorsque Andrew releva la tête vers elle, avec l’air de quelqu’un qui vient de deviner quelque chose d’affreux, elle plongea son regard d’azur dans le sien et lui répondit dans un murmure :

« Je l’ai perdu, Andrew. Je l’ai perdu.. »

Elle ne put contenir ses sanglots plus longtemps, détournant son visage, une main machinalement posée sur son ventre.

« Je ne savais même pas que je portais un bébé, je vous le jure monsieur.. Et il est mort.. Je suis désolée.. »

Elle s’efforça de respirer plus calmement, les joues noyées sous les larmes. Elle n’osa même pas regarder son mari, elle ne voulait pas lire la déception dans ses yeux, elle ne voulait pas voir sa tristesse. Elle était la seule coupable. Les yeux rougis, elle lança un regard suppliant à son bien-aimé.

« Est-ce de ma faute, monsieur ? Suis-je donc incapable de concevoir un enfant ? Est-ce que je ne le mérite pas ? Ne suis-je pas assez pieuse, assez déterminée, pour qu’on m’autorise à fonder une famille ? Qu’ai-je fait, ou n’ai-je pas fait ? »

Les questions qu’elle se posait n’étaient plus que les supplications désespérées d’une femme détruite. Sa servante lui avait dit qu’une fausse couche n’était pas le symptôme définitif et irréversible de l’infécondité, mais Alice n’y croyait guère. Du revers de la main, elle essuya ses larmes, se maudissant d’ainsi céder à la faiblesse. D’une voix tremblante, elle ajouta :

«Je vous demande pardon, monsieur, je.. Je n’ai jamais voulu vous décevoir. »
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Andrew Boleyn

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MessageSujet: Re: « N’entends-tu pas mon cœur crier ? » - ft. Andrew   Dim 2 Sep - 2:54

Au premier instant Andrew eut l’impression de faire une chute de cheval et de s’écraser lourdement sur une pierre pointue. Il regardait Alice sans plus réussir à la voir ou à lire l’expression de son visage. Il vit comme en rêve ses beaux yeux se remplir de larmes, mais, inerte, il fut incapable d’émettre le moindre son, la moindre parole réconfortante. Qu’aurait-il pu lui dire, de toute manière ? Quelques paroles vaines et plates que l’on trouve peut-être de bon ton d’articuler dans de tels moments. Mais aucune ne lui vint à l’esprit. Avait-elle besoin d’un homme fort ? De quelqu’un qui lui dise : « Madame, tout ira pour le mieux ». Ce genre de futur péremptoire lui semblait du plus grand ridicule dans un tel instant. Avait-elle besoin d’un mari aimant, qui pleurerait avec elle, qui l’appellerait « mon amour, ma vie » ? Andrew n’avait pas envie de pleurer. Il se débattait intérieurement pour respirer. Inspirer, simplement pour la plus petite bouffée d’air. Vivre. Il fit un effort incommensurable. Il lui semblait que, pendant la minute qui venait de s’écouler, il s’était évaporé. Revenir à lui lui prit quelques secondes supplémentaires, au cours desquelles il entendit dans le lointain la voix d’Alice, qui produisait à ses oreilles un bourdonnement sourd et indistinct. Il s’étonna vaguement du fait que l’on possède des choses sans le savoir et sans les apprécier, mais que c’est le jour où on les perd que l’on s’indigne tout en prenant conscience de leur existence. On vit cela comme une amputation, et l’on ne pense guère à se souvenir qu’hier encore, ce membre nous était parfaitement inconnu. Alice pleurait d’une manière qui lui correspondait si bien. Silencieusement et avec dignité, mais en même temps avec toute la douleur du monde. Andrew s’était figé devant elle depuis il ne savait combien de temps. Elle lui posa des questions. Il ne s’étonna point. Il est normal de chercher un coupable à blâmer, dans de telles circonstances. Mais il en fut fâché, furieux même. Qu’elle ose insinuer qu’elle était coupable de la perte de cet enfant, cela dépassait l’entendement.

Le Comte fit volte face. Il savait qu’un coup devait partir. Il chercha quelque chose d’un œil hagard, les lèvres crispées sous le coup d’une violente émotion. Il s’éloigna le plus possible l’Alice. Il ne voulait pas qu’elle soit touchée. Il se saisit d’une petite pendule qui ornait le manteau de la cheminée, et, en trois enjambées, traversa le salon dans sa longueur. Le fragile objet, propulsé sans cérémonie en direction du mur latéral, alla s’écraser en produisant un bruit plaintif et lamentable de mécanisme à l’agonie. Andrew, pris de cette pulsion assassine, regarda le résultat de son méfait. L’horloge explosée avait l’air d’un misérable insecte sur le dos, dont les pattes se seraient détachées de l’abdomen. Le jeune homme ferma les yeux et respira profondément. Lorsqu’il se remit à parler, sans se retourner vers Alice, il ne reconnut point sa propre voix, qui lui sembla affreusement rauque et grave et sombre.
« Ne me donnez point de votre « monsieur », Alice… Pas aujourd’hui. Je vous en prie. Ne le dites plus... Je vous tuerais… Je vous tuerais, m’entendez-vous ? »
Il était finalement revenu auprès de sa femme, et l’avait saisie par les épaules. Par moment, la jalousie l’étouffait tellement qu’il se disait qu’il leur rendrait service à tous les deux s’il mettait fin à leurs existences. Il la tenait donc à bout de bras et la regardait de haut en bas avec un air éperdu d’intense souffrance. C’était de sa faute à lui. Elle était faite pour porter et élever des enfants. Elle était si généreuse, si tendre. Elle serait une mère exceptionnelle. Il savait qu’elle n’était pas aussi fragile qu’elle en avait l’air. Elle aurait pu supporter les douleurs de l’accouchement, c’est certain. Et elle y aurait survécu. Parce qu’elle était immortelle. Mais cela, c’était tout bonnement odieux. Que tous les espoirs de la jeune femme soient fauchés de la sorte avant même qu’ils n’aient eu le temps de fleurir, c’était odieux.
« Pauvre douce Alice. Ce n’est point de votre faute… Regardez-moi et comprenez bien mes paroles : ce n’est point de votre faute, répéta-t-il en détachant tous les mots de la phrase comme s’il espérait les graver au fond du cœur de son épouse. Je suis le seul coupable, depuis le début. Je suis indigne de vous, c’est pourquoi ce malheur est arrivé. Si je vous avais aimée correctement, vous n’auriez jamais eu à subir cela. Vous ne méritez pas pareille infamie. Vous avez besoin d’un coupable pour vous sentir mieux : vous l’avez devant vous. Vous ne pouviez pas prendre soin de notre enfant tout en subissant mes sarcasmes et mes sautes d’humeur. Si vous n’êtes pas en paix, c’est à cause de moi. »

Il lâcha Alice après avoir prononcé ces mots. Il lui faisait du mal, encore et toujours. Il se mit à arpenter la pièce, d’une démarche un peu incertaine, comme en titubant légèrement. Et puis, il prit finalement conscience qu’il venait de perdre un enfant. Ce n’était pas l’enfant d’Alice toute seule. C’était aussi le sien. Jusqu’à maintenant, il avait juste compris qu’Alice avait perdu ce qu’il y avait de plus précieux à ses yeux par sa faute. Il lui avait fallu plus de temps pour se rendre compte que cette perte avait également créé un vide en lui-même. Il ne voulait pas être père. Ou du moins pas tout de suite. Il s’était toujours dit : « Plus tard sera bien assez tôt ». Mais tout à coup, le visage de l’enfant qu’il n’aurait jamais lui apparut. Oui, il aurait voulu une fille aux longs cheveux bouclés et aux yeux verts, qu’il aurait cajolée à longueur de temps, gâtée comme cela devrait être interdit, et adorée plus que raison. Une fille qui serait en tout point semblable à sa mère, d’une divine perfection, sauf que, pour une fois, en la regardant, il aurait pu se dire qu’il avait fait quelque chose de bien dans sa vie. Et il aurait eu un fils aussi. Un beau garçon au visage distingué et au regard doux comme celui d’Alice, mais avec le répondant de son père et l’allure fière que les Comtes de Sackville se transmettent de génération en génération. Il lui aurait appris à chasser et à devenir absolument qu’il voudra. La seule chose qu’il lui aurait interdite de faire, c’est de prendre exemple sur lui, car Andrew savait qu’il ne serait un bon modèle pour personne, et il ne voulait pas que son fils soit comme lui.
« Alice, dit-il en s’arrêtant subitement de marcher, comme ayant soudainement une prise de conscience, je ne serai un bon modèle pour personne. Cela aurait été catastrophique si… Mais… Peut-être que le Ciel ne veut pas que j’ai d’enfant parce qu’il ne faudrait pas risquer que qui que ce soit prenne exemple sur moi. »
Et tout le poids de la fatalité lui tomba dessus comme une chape de plomb. Quand il était petit, sa mère lui avait appris à craindre le Seigneur. Et il avait réussi à en avoir tellement peur que la seule façon d’échapper à l’angoisse dans laquelle il se trouvait à chaque fois qu’il pensait à Dieu était de tâcher de n’y jamais plus penser. Le jeune homme regarda sa délicate épouse, et eut l’impression de peser sur elle comme un poids mort, jusqu’à l’étouffer et l’empêcher de réaliser ses rêves.
« Je ne suis tout simplement pas la bonne personne, souffla-t-il comme en répondant à une pensée intérieure. Je devrais… Vous seriez définitivement mieux sans moi. Peut-être que je devrais partir et ne jamais plus revenir. Je vous laisserais toute ma fortune, et je… Je me bannirais de votre existence. »

Andrew ne se rendit pas compte, sur le moment, que c’était l’idée la plus lâche et la plus égoïste qu’il avait jamais eue à ce jour. Pour le moment, il avait juste la sensation d’avoir commis un grand crime à l’encontre d’Alice, et il pensait que la meilleure solution pour qu’elle aille mieux serait qu’il parte et la laisse en paix. Il ne se rendait pas compte que, comme un enfant perdu, il avait juste envie de s’enfuir plutôt que d’assumer ses responsabilités. Les paroles d’Alice, qu’il n’avait d’abord pas entendues, lui revinrent à l’esprit : « Je l’ai perdu, Andrew. Je l’ai perdu… ». Et il sut, à cet instant, que ce « je » résonnait en lui comme un « nous », et pour la première fois de son existence, il se sentir inexorablement lié à Alice. En un e fraction de seconde il fut de nouveau auprès d’elle, et l’idée de la quitter pour toujours lui sembla d’une stupidité incroyable. Il se saisit de sa femme et la serra entre ses bras tout en glissant une main dans ses cheveux blonds. Mais il n’arriva plus à prononcer le moindre mot. Les mots étaient devenus vains, dans cette pièce qui avait perdu jusqu’à la notion du temps et de l’espace.

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